samedi 18 juillet 2009

L'Âne, le Chien, le Chat et le Coq



Extrait des Contes et Légendes du Peuple Corse Volume II
de Fabienne Maestracci
aux éditions ALBIANA

Conte corse : L'Âne, le Chien, le Chat et le Coq

Un vieil âne s’enfuit un jour de chez ses patrons après avoir surpris une conversation. Depuis longtemps, son patron ne le nourrissait plus, ne l’enfermait plus le soir après le travail, il n’y avait d’ailleurs plus de travail. Il était trop vieux. Les charges pesaient sur ses membres raidis, il avançait à petits pas et le maître s’exaspérait de l’attendre tandis qu’il se traînait sur les chemins. Aussi fut-il abandonné tout simplement. L’âne rôda longtemps aux abords de la maison et de son enclos où se prélassait désormais une jeune bourrique pleine de vigueur et d’arrogance qui avait la faveur des patrons. Un soir qu’il se tenait sous la fenêtre de la cuisine, il entendit la maîtresse de plaindre :

« ‘stu samiracciu ! (Ce sale âne) Je ne peux plus le voir ! Il laisse des crottins partout autour de la maison et le maire est venu se plaindre parce qu’il divague dans les rues du village !

- Il quoi ?

- Divague. C’est ce qu’à dit le maire. Et puis je l’ai surpris à mâcher du foin. Je ne sais pas comment il se débrouille, mais je suis sure qu’il vole la ration de l’autre.

- Ah, quissa allora po nò ! Dumani li sciaccu una cartucciata ! (Ca non alors ! Demain je lui flanque un coup de fusil !) »

L’âne se sauva sur les chemins. Il marcha longtemps puis fit halte devant une large fontaine pourvue de deux bassins où il but à longues goulées. Un chien survint et se mit à laper l’eau fraîche sur l’autre bord de la fontaine. L’âne examina le chien, c’était un vieux cursinu saitanu comme il se doit, mais les poils gris venaient ternir l’éclat de son pelage zébré. Ce chien avait dû remplir sa tâche, il suffisait d’observer son ventre et ses cuisses couturées de cicatrices, autant de marques de violents accrochages avec les porcs, les vaches ou le sanglier. Une vie de chasse, de travail avec les bêtes de services rendus à l’homme et désormais, il allait sur les routes, chassé de la maison, « trop vieux pour qu’on le garde » avait dit le maître. C’est ce qu’il déclara à l’âne lorsque tous deux furent désaltérés. Ils décidèrent de voyager ensemble, et se mirent en route. Le soleil déclinait lorsqu’ils entendirent miauler. Le chien marqua l’arrêt et regardait de tous côtés quand un chat les héla du haut d’un arbre.

« Où allez-vous tous les deux ?

- Nous n’en savons rien, nous fuyons nos maîtres.

- Moi aussi, je me suis sauvé. Attendez-moi, je viens avec vous. »

Le chat descendit de son arbre et se présenta. C’était une belle bête, costaude et qui dans son temps avait dû terroriser des colonies de rats. Mais si la carrure solide, la grosse tête ronde aux oreilles essorillées disaient un glorieux passé, le pelage s’en allait par plaques, les yeux un peu vitreux et de vilaines entailles révélaient que le fier animal avait désormais le dessous dans les batailles. En chemin, il leur conta qu’un beau matin, son maître l’avait incité à rentrer dans la cuisine, où depuis longtemps il n’était plus toléré. Une fois la porte close, le maître avait déposé une soucoupe de lait à l’intention du chat qu’il appelait avec des mots sucrés :

« Je n’étais plus ghjattaccia, mais misgetta (je n’étais plus le sale chat mais minou) comme au bon vieux temps. Et uis, je l’ai vu reculer avec les mains derrière le dos, mais un morceau de sac qu’il tenait dépassait de sa manche et j’ai compris. J’ai sauté par la fenêtre.

- Tu as eu de la chance de t’en tirer.

- Oui, j’ai échappé de peu à la rivière. »

L’âne hochait de la tête, écoeuré par tant de duplicité. Ils marchaient de conserve depuis une petite heure lorsqu’ils virent un coq perché sur un piquet. Ils s’arrêtèrent pour le saluer. Le coq leur raconta qu’il s’était sauvé à la veille de la fête de son village, après qu’une voisine eût poussé la porte de la maison de ses maîtres en brandissant un papier où elle avait, clamait-elle, écrit la recette du coq au vin.

« Vous comprenez, je me fais vieux. Ils ont acheté une espèce de jeune blanc-bec…

Et qu’a-t-il de plus que toi ?

- Les poules le préfèrent. Elles le trouvent beau. Et puis je ne chante plus très bien. En les défendant, justement, contre le renard, j’ai été saisi à la gorge. Et depuis, j’ai du mal pour les cuchjacù. »

Il est vrai que ce coq avait une voix encore forte, mais rauque et ses compagnons lui demandèrent une démonstration. Il poussa un cri effrayant qui leur fit hérisser le poil sur le dos.

« Quelle horreur ! Je comprends que personne n’ait envie d’entendre ça le matin !

- Ce n’est pas une raison pour le tuer ! »

Le coq se joignit à eux et toute la bande pénétra bientôt dans la forêt. Il fallut se poser la question de l’hébergement pour la nuit. Tous souffraient de rhumatismes et n’avaient pas pris la piste pour recommencer à dormir dehors. L’âne vit briller une lumière au cœur des arbres. IL s’agissait d’une maisonnette dont les fenêtres éclairées mettaient un peu de vie dans le sombre couvert où ils progressaient. Le chat sauta sur l’appui d’une des ouvertures et regarda à l’intérieur. Personne ! Ils poussèrent la porte et pénétrèrent dans une petite pièce que réhauffait une belle flambée. La table était dressée, quatre couverts, avec un pichet de vin fraîchement tiré, une cruche d’eau fraîche, une belle miche de pain doré et des figateddi prêts à se faire embrocher. Un peu hésitants, les animaux se tenaient sur le pas de la porte. Le chat fut le plus hardi :

« O ziteddi ! Chì aspittemu ? Tuttu hè prontu, ùn emu ch’è à manghjà ! (Qu’attendons-nous ? Tout est prêt, nous n’avons plus qu’à nous mettre à table) »

Ils prirent place. Le chien s’occupa de griller le figateddu, l’âne végétarien eut droit aux deux tiers du pain, ils trouvèrent aussi des canistreddi, du saucisson, ce fut donc un magnifique festin. Or cette maison appartenait à des voleurs. Et ceci expliquait leur absence à une heure avancée de la nuit. Trois d’entre eux étaient partis commettre quelque forfait et le quatrième, après s’être acquitté des taches domestiques, s’en était allé les rejoindre. Les animaux l’ignoraient, bien sûr. Après ce plantureux repas, le sommeil les gagna. Ils éteignirent les lampes et s’installèrent confortablement. Le coq se percha sur une poutre, le chien s’allongea contre la porte, le chat auprès de la cheminée et l’âne au pied de l’escalier qui menait au grenier. Ils ne tardèrent pas à s’endormir. Passé minuit, la porte s’entrouvrit, les voleurs étaient de retour. Le premier à pénétrer dans la maison obscure aperçut deux lueurs vertes, phosphorescentes, qui le fixaient. Il ressortit aussitôt :

« Seigneur ! Le Diable est dans la maison ! »

Les autres refusèrent de le croire et le plus courageux entra à son tour. Lui aussi vit briller les yeux du chat, mais durant une fraction de seconde seulement. Parce que le chat, d’un bond formidable avait jailli de la cheminée pour lui planter les griffes en pleine figure. Le voleur se prit à hurler de douleur et de peur. Les vociférations veillèrent le coq qui poussa l’un de es cris gutturaux dont il s’était fait une spécialité. Uns sorte de rugissement rauque qui dans l’obscurité de la maison où le chat virevoltait et sautant en crachant acheva de rendre le voleur fou de terreur. Il tenta de s’évader, le chien le mordit à la jambe. Il tournait en rond dans les ténèbres, affolé par la douleur en cherchant la sortie, lorsqu’il passa à hauteur de l’âne. Celui-ci lui décocha un coup de pied en pleine figure qui le laissa à demi idiot. Il réussit enfin à s’échapper. Ses compagnons avaient déjà pris la fuite, convaincus par cet infernal tapage qu’il était grand temps de décamper. Ils se sauvèrent jusqu’à l’autre bout du pays et le chat, le chien le coq et l’âne finirent paisiblement leurs jours dans la petite maison au cœur de la forêt.